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Trepalium : travailler pour vivre ou vivre pour travailler ?

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Vendredi 04 Mars 12H08


Avec sa nouvelle série, ARTE nous propose de réfléchir à la valeur du travail et à sa place dans la société ! En seulement six épisodes d’une heure, Trepalium dresse le tableau sombre d’une ville où vivent 80% de chômeurs et 20% d’actifs, séparés par un mur de béton. Pour faire face à la grogne qui monte dans la « zone » -l’endroit où sont parqués les chômeurs- les dirigeants décident de mettre en place une réforme. Dix mille chômeurs se verront attribués un « emploi solidaire » au service de familles d’actifs. Gros plan sur une vision effrayante de l’échec de notre modèle économique et social.

L’anticipation ou la crainte

Il est clair qu’hormis la science-fiction et les effets spéciaux poussés, Trepalium réunit tous les ingrédients de la recette d’une œuvre d’anticipation réussie. Dans cette série dystopique, les décors, les vêtements, les véhicules, l’architecture, même les coiffures des personnages semblent « totalitaires ». La rigidité émane de la ville, et la saleté de la zone. On se croirait un peu dans un cliché de Berlin au 20ème siècle, encore divisée par le mur. D’un côté une ambiance qui nous rappelle « Bienvenue à Gattaca », aseptisée, à la fois futuriste et rétro, avec des personnages à l’allure morne et au comportement quasi-robotique ; de l’autre un rendu presque post-apocalyptique, avec des visages et des vêtements sales, la maladie, la drogue, et les petits trafics comme seule solution de survie.

Evidemment, les éléments ne sont pas seulement visuels, la propagande est forte, les médias et les corporations hyper-contrôlées. Le nerf de la guerre n’est plus vraiment l’argent, c’est maintenant l’eau (comme c’est déjà le cas dans certains endroits du monde). Et c’est bien sûr également l’emploi ! En fait, plus qu’une anticipation complètement imaginée, c’est la représentation des craintes des français face au futur, au regard de nos problématiques du moment que sont l’emploi, l’économie, le dialogue social…

Une vision plus que morbide du monde du travail

Le ton est donné dès le premier épisode lorsqu’un professeur de la « zone » –figure patriarcale et référent en termes de réflexion philosophique- pose la question : « peut-on dire que le travail rend libre ? Est-il obligatoire de travailler pour avoir le droit d’exister ? ». A noter que dans sa leçon, il nous présente l’origine étymologique du mot travail. Vous l’aurez deviné, c’est trepalium, qui signifie « instrument de torture » en latin.

Et à voir comment les scénaristes et le metteur en scène ont raconté le travail, on ne peut que comprendre nos ancêtres de langage. Le travail se rapproche beaucoup plus de ce que l’on pourrait appeler de l’asservissement. Les actifs peinent à trouver du sens dans leurs tâches, répétitives et chronométrées. Des voix robotiques les invectivent au quotidien sur leurs retards, leurs performances, etc. La pause déjeuner est elle aussi chronométrée (17 minutes !) et dès la fin du compte à rebours, des employés viennent vous retirer plateau et nourriture. Les promotions s’obtiennent par un processus de recrutement tout à fait incompréhensible pour dire le moins, voire inhumain dans certains de ces aspects (comme le fait de devoir licencier les collègues avec qui on est le plus fraternel, ou le viol reconnu et accepté des conjoints des candidats !!)… Bref, le monde du travail dans toute son horreur.

En fait, la série place au premier plan la « valeur travail » dans une société ou tous les emplois sont finalement fictifs –aussi bien ceux de la ville que ceux des emplois solidaires- et la pose comme cadre de référence et comme seule et unique structure de la société. Cette valeur est la seule source de lien social et à nouveau, ceci s’applique de part et d’autre du mur. Ainsi, c’est uniquement le travail, et peut-être également la quête perpétuelle du pouvoir, qui permet aux peronnages de trepalium d’exister, d’être considérés en tant qu’êtres humains.

Quelles leçons peut-on en tirer ?

Pourtant, les « actifs » sont prêts à tout –même à tuer- pour garder leur précieux statut. Et pour cause, la vie dans la « zone » avec les « dégénérés, inutiles, ceux qui coûtent cher à la société », est difficile. Malgré cela, on croit par moment déceler un inversement dans ce déséquilibre. Dans la ville, les habitants ne manquent pas d’eau, de nourriture, ou de médicaments, mais on ressent tout de même la solitude criante des personnages (en particulier celle de Ruben Garcia, interprété par Pierre Deladonchamps, et de sa fille Maëlle). L’individualisme exacerbé de ce monde, le désintérêt complet vis-à-vis d’autrui, et le refus –voire même le dégoût- face à la simple notion de solidarité sont perçus dans chaque nouvelle scène : échanges entre mari et femme, échanges entre collègues, sexualité, éducation des enfants, etc. Il est ainsi rafraichissant de constater que dans la « zone » se mettent en place des systèmes de « débrouille » (sous-location, services, etc…). En fait, alors que dans la ville, les actifs sont prêts à tout pour eux-mêmes, dans la « zone », des mères sont prêtes à tout pour leurs enfants.

On notera le paradoxe de la discrimination au travers de cette « mesure sociale ». Sensée servir à réconcilier les deux parties de la population, elle ne fera que la rendre plus réelle, plus palpable, en mettant en contact des représentants de chacune. Une illustration de l’échec de la mixité sociale en France ? Cela reste à l’appréciation du spectateur.

On peut également s’attarder sur le fait que, pour un régime totalitaire, les instances dirigeantes sont complètement dénuées de pouvoir véritable et n’ont pas une véritable emprise sur le destin de leur cité. Elles ont une peur viscérale de tout mouvement social –le mot manifestation porte une force incroyable dans la série- peut-être parce qu’elles se savent dans une infériorité numérique écrasante. Les dirigeants politiques sont ainsi complètement à la merci de deux géants du paysage économique actuel (le vrai, le nôtre) : j’ai nommé les banques et les multinationales ! Quoique très impersonnels, ces deux dictateurs modernes tiennent la première ministre (interprétée par Ronit Elkabetz) en respect en brandissant ces deux menaces effroyables que sont les licenciements et la fin  des subventions. A nouveau, on se demande s’il ne s’agit pas réellement d’une crainte des auteurs, et, plus largement, des français , par rapport aux directives et aux pressions de l’Union Européenne…

Si la série répond à la question de la place du travail dans la société, elle le fait de manière très subtile et partagée, de par la variété des personnages et de leurs trajectoires. Tout sacrifier pour un travail, quitte à ne plus jamais revoir l’être aimé, à quoi bon ? En misant sur une ambiance plus que sur des effets spéciaux, les scénaristes (Sophie Hiet et Antarès Bassis) et le metteur en scène (le belge Vincent Lannoo) nous font nous interroger sur les choix posés aux personnages, sur leurs destins, sur le nôtre… Et sur celui du monde du travail.


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